Une semaine à deux enterrements

Mercredi matin. J’accompagne Chouchou aux obsèques d’un monsieur que je ne connaissais pas.

L’église de campagne est une modeste bâtisse de brique peinte en blanc, sans clocher mais avec des verrières qui laissent entrer la lumière hivernale. Les chaises y sont disposés en U et en gradins. Nombreuses, et pourtant, pas une seule ne demeure vide lorsque commence la cérémonie. C’est complet comme un stade de la NFL un soir de concert de Taylor Swift.

Issue d’une famille de mécréants et violemment anti-cléricale moi-même, je pense n’avoir pas assisté à une cérémonie religieuse depuis le mariage de ma soeur, au millénaire dernier. Je suis convaincue que je vais m’ennuyer ferme et devoir me retenir de lever souvent les yeux au ciel.

Ce n’est pas du tout ce qui se produit. Le prêtre a une diction bien particulière qui me fait sourire. La personne chargée du message de bienvenue se montre extrêmement inclusive envers ceux qui auraient une autre foi que le catholicisme, ou pas de foi du tout. Les témoignages des proches se succèdent, dépeignant un homme généreux, travailleur et plein d’humour, sociable et fidèle en amitié, combattif face à la maladie qui affecta les 25 dernières années de son existence. L’épouse du défunt s’exprime sur le ton un peu mécanique de ceux qui n’ont pas l’habitude de prendre la parole en public, mais sa voix tremble à la fin. Sa fille fait une joyeuse énumération de ses nombreuses qualités qui me met les larmes aux yeux. L’aîné de ses petits-fils se fend d’un texte plein de tendresse, de drôlerie et de termes en brusseleir. Les vieux amis qui ne peuvent être là ont pris la peine d’envoyer un mot évoquant les bons moments partagés. On sent de la tristesse, mais surtout beaucoup d’amour et une acceptation presque sereine de la mort.

Et moi, pendant ce temps, je me dis…

Je me dis que c’est joli, ce sentiment de communauté. Que je ne l’ai pas connu souvent dans ma vie, et que je regrette de ne plus le trouver nulle part.

Je pense aux obsèques civiles de mon père, durant lesquelles personne n’a pris la parole. On n’est pas très effusifs, dans ma famille. J’ai envisagé un bref instant de dire quelque chose, mais je ne suis même pas capable de m’ouvrir de mes sentiments positifs en public. Les gens qui échangent des voeux de mariage pleins d’émotion m’ont toujours remplie d’horreur. Alors, évoquer ma relation compliquée avec mon père à côté de son cercueil… Je n’ai pas pu.

Je me dis qu’au fond, savoir se montrer vulnérable est une marque de force et pas de faiblesse.

Je me dis que je mène une vie tellement solitaire que quand mon tour viendra, il n’y aura sans doute pas grand-monde au crématorium. Moi, ça m’est égal, je ne serai plus là. J’espère juste que si je pars la première, Chouchou aura des gens pour le soutenir.

***

Jeudi soir. Je suis sur le point d’aller me coucher quand je trouve un message de ma soeur sur Facebook. « P. est mort hier. Les obsèques ont lieu au Puy samedi en début d’après-midi. »

P., c’est le frère aîné de ma mère. Il avait 88 ans, et je ne l’avais pas vu depuis les obsèques de mon père en 2012.

Si je l’ai côtoyé pendant toutes les vacances scolaires jusqu’à mes 16 ans – moment où j’ai cessé d’accompagner mes parents quand ils se rendaient en Haute-Loire -, je n’en garde qu’un souvenir assez pâle. C’était quelqu’un d’effacé et peu sûr de lui, qui avait été écrasé d’abord par la personnalité de son père, puis par celle de son épouse. Il m’était plutôt indifférent, et réciproquement. Je ne conserve à son sujet qu’une seule anecdote marquante: celle de la fois où, pendant un repas de famille en extérieur, il s’est soûlé et déshabillé pour courir tout nu sur la pelouse en brandissant un tuyau d’arrosage. Je ne suis pas non plus proche de ses trois filles, que je n’ai pas revues et avec qui je n’ai jamais communiqué depuis l’enterrement de notre grand-père, en 2003.

J’ai quand même regardé si c’était envisageable de faire un aller-retour rapide depuis Bruxelles. Mais en train, il faut au minimum 8h de trajet et deux correspondances, et de toute façon les trains affichent déjà complet en dernière minute. En avion, il faudrait commencer par aller jusqu’à Orly, et les horaires ne collent pas du tout.

Après avoir assisté aux obsèques d’un inconnu quelques jours plus tôt, je n’irai donc pas à celles de mon oncle ce week-end. J’aurais préféré que ce soit possible. Ca m’aurait plu de voir ma famille. Pourtant, malgré nos gènes en commun, je n’étais pas attachée à P. Sa mort me laisse assez indifférente. Et comme souvent, je m’interroge sur mes émotions bizarres: toujours trop fortes ou pas assez, mais jamais au grand jamais du niveau et du type fixés par les normes sociales.

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