« Alors c’est bien » (Clémentine Mélois)

« Il faut que je raconte cette histoire tant qu’il me reste de la peinture bleue sur les mains. Elle finira par disparaître, et j’ai peur que les souvenirs s’en aillent avec elle, comme un rêve qui s’échappe au réveil et qu’on ne peut retenir. Avec ce bleu, j’ai peint le cercueil de Papa. »

Bernard Mélois est sculpteur. Il a consacré son existence à souder des figures spectaculaires dans le capharnaüm de son atelier, en chantant sous une pluie d’étincelles. Alors qu’il vit ses derniers jours, ses filles reviennent dans leur maison d’enfance. En compagnie de leur mère, des amis, des voisins, elles vont faire de sa mort une fête, et de son enterrement une oeuvre d’art. Périple en Bretagne pour faire émailler la croix, customisation du cercueil, préparatifs d’une cérémonie digne d’un concert au Stade de France : l’autrice raconte cette période irréelle et l’histoire de ce père hors du commun dont la voix éclaire le récit.

Sans Ju de la librairie Flagey et la critique enthousiaste qu’elle avait collée sur l’exemplaire du dessus de la pile, je serais certainement passée à côté de ce trésor paru depuis 6 mois déjà. Une preuve de plus qu’il faut dans la mesure du possible acheter ses livres en librairie indépendante et pas chez Satan!

Un récit solaire sur la mort d’un père: de base, le thème avait tout pour me toucher. Dès les premières pages, je découvre que Bernard Mélois est mort d’un cancer du côlon déjà métastasé au moment du dignostic, comme le mien. 33% de taux de survie à 5 ans – ce n’est pas dans le livre, je le sais parce que c’est la première chose que j’ai cherchée sur internet à l’époque. Mon père n’a survécu que deux ans; celui de Clémentine Mélois, pourtant bien plus âgé, en a eu trois.

Sa fille, que je ne connaissais jusqu’ici que comme autrice pour la jeunesse, lui rend dans « Alors c’est bien » un hommage merveilleux, plein de tendresse et de fantaisie comme le bonhomme l’était apparemment. Elle évoque sa carrière de sculpteur, la passion de créer qui l’habitait, l’amour tranquille et inébranlable qui le liait à sa femme, l’enfance en couleur qu’il a offerte à ses trois filles, l’héritage artistique qu’il leur laisse, son humour et sa dignité jusqu’à la fin. La vie d’un homme bon, talentueux mais discret, qui méritait amplement ce bel hommage. C’est mon deuxième gros coup de coeur de l’année.

« L’humour est comme une torche enflammée qui tient à distance les bêtes sauvages autour des feux de camp, dans les romans d’aventure. C’est un peu ce que nous étions ce soir-là, assis sur le canapé de la salle de séjour, dans la maison soudain terriblement silencieuse: des trappeurs au coeur d’une forêt, serrés autour d’un Banco pour se tenir chaud et lutter contre la peur. Ceux qu’on aime souffrent et meurent, et on se surprend à rire encore. Le chocolat est délicieux. Le champ de lin n’a rien perdu de sa beauté, la clématite sauvage croule sous les fleurs. Ca sent le maquis corse et la lande bretonne, les ronces larges comme des tuyaux d’arrosage promettent des mûres aussi grosses que des noix, on se dit qu’on pourra en faire des tonnes de confiture. Malgré tout. »

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